dimanche 27 avril 2008

La Bible anti-intégrismes


Bilan de fin d’année : quels sont les sujets qui ont le plus occupé l’opinion publique et les essayistes ces derniers mois? J’en retiens trois : l’éternel conflit israëlo-palestinien, la ponctuelle élection présidentielle américaine, le très provincial débat sur les accommodements raisonnables.


Un trait saillant : la place, légitime ou non, des intégristes dans le débat public – et particulièrement dans les médias - autour de ces trois questions. Peur des intégrismes juifs et musulmans au Québec, repli sur l’identité catholique supposée de ce pays qui a encore un crucifix au Parlement. Animosité ouverte envers la droite religieuse américaine dont le monde entier (à l’exception notable, semble-t-il, des Étatsuniens eux-mêmes) souhaite être débarrassée avec le départ de George Bush. À travers le chaos du Proche-Orient, on perçoit vaguement une idée, qui résume la vision du monde qu’ont trop de nos contemporains : nous serions au bord d’un choc des « civilisations », selon la formule célèbre de Samuel Huntington. Par civilisation, entendez religion.


Une explication bien commode pour tous ceux, partout dans le monde et jusque dans nos campagnes, qui ne rêvent que de se replier sur eux-mêmes. Malheureusement (ou heureusement, selon le point de vue), cette grille de lecture a le double défaut d’être désespérante et très contestable.


À ceux qui confondent culture et religion; ceux qui croient que l’islam est intrinsèquement violent et antidémocratique ; qui confondent arabes, musulmans et, tant qu’à y être, terroristes; qui croient qu’on lutte contre un intégrisme en se réfugiant auprès d’un autre… mais aussi à ceux qui se disent démocrates mais ne savent pas bien quoi répondre à tous ces amalgames : prenez Tirs Croisés, la laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman comme nouveau livre de chevet. Le postulat des deux coauteures de cet essai fondamental, Caroline Fourest et Fiammetta Venner : « les intégristes ne préparent pas un choc des religions. Ils convergent, ils ont les mêmes intérêts, la même vision du monde ».
Analyse comparée, point par point, sur le statut des femmes, le droit à l’avortement, la place de la religion dans le débat public, la liberté d’expression, etc, des grands mouvements intégristes monothéistes – la droite religieuse américaine, l’intégrisme juif israélien, l’islam radical, des Frères Musulmans au régime iranien – et de leur rapport aux textes sacrés, Tirs croisés démontre que les théocrates, avant de penser à se tirer les uns sur les autres, ont pour cible commune les libertés individuelles et la démocratie.


Parmi les évidences qui ressortent d’une telle étude: l’islam n’a évidemment pas le monopole de la violence ni de l’intégrisme; aucune religion n’est plus qu’une autre liberticide par la faute de son texte fondateur – comme le film Fitna, diffusé sur internet par un député d’extrême droite néerlandais, l’affirme à propos du Coran - : l’intégrisme n’est jamais l’application littérale des préceptes tenus pour sacrés. Au contraire, c’est une interprétation réactionnaire, souvent à contresens, des textes pour les tirer vers leur vision totalitaire d’une société asservie.


La place manque pour restituer l’intelligence, la rigueur, la détermination du travail de Caroline Fourest et Fiametta Venner. Leur livre, réédité en poche, indispensable, est un peu difficile à se procurer en librairie, mais en insistant, on y arrive. Lisez-le. Plutôt que la vision communautaire et simpliste d’une guerre des civilisations, on voit se dessiner l’urgence d’un combat transculturel des démocrates de tous bords, un combat pour la liberté de rire (pensez à l’affaire des caricatures de Mahomet), pour la liberté de s’exprimer, y compris sur la religion, pour la liberté sexuelle, même quand on est issue d’une famille religieuse (lisez Insoumise, la manifeste d’Ayaan Hirsi Ali et Lajja, de Taslima Nasreen). Un combat difficile mais euphorisant, dont Barthes disait qu’il a « l’allure d’une fête ». Mais si, c’est une lecture de vacances.

vendredi 11 avril 2008

Kitsch et trash des Bienveillantes


Ce texte est un aperçu (en exclusivité!) de la communication que je prononcerai jeudi 17 avril 2008 au colloque Du Kitsch au Trash, organisé par Stéphane Rivard à l'Université de Montréal. Quant à mon mémoire sur les Bienveillantes...

À l’occasion de la traduction des Bienveillantes en allemand, Jonathan Littell s’est rendu à Berlin pour une conférence-débat avec le plus célèbre des juifs-allemands, Daniel Cohn-Bendit. Celui-ci, qui avait attentivement lu le roman, finit par lui faire observer que, quelque part, les Bienveillantes était un roman kitsch, parce que son sujet même, le nazisme, et son narrateur, l’officier SS Max Aue, sont kitchs. Littell approuve en ces termes : « le nazisme est le phénomène le plus kitsch de l’histoire politique! De gros bourgeois à moustache qui se déguisent en culotte de cheval et défilent avec des têtes de mort et des flambeaux, c’est la définition même du kitsch! Après, qu’ils aient voulu tuer la moitié de la planète, c’est un autre problème ».


J’adopte sans hésiter cette définition, qui me semble contenir un élément essentiel sur la réception du kitsch par le lecteur : aussi sordide et glaçant soit-il, - la folie nationale-socialiste constituant sans doute l’un des sommets du genre – le kitsch oscille entre le grincement de dents et le rire jaune. C’est un ridicule oppressant, menaçant, excessif. C’est par excès de sérieux, de solennité, de pathos aussi, qu’il se rend inconvenant, hors-normes du bon goût.


L’humour dérangeant qu’on retrouve ici et là dans les Bienveillantes, cet irrésistible comique du ridicule, pose comme horizon à la réflexion la question : peut-on rire de tout? Des bourreaux comme des victimes, car, au fil du roman, aucun n’y échappe? On imagine facilement combien d’historiens, de gardiens du temple de la mémoire de la deuxième guerre et particulièrement de la Shoah, se sont offusqué de cette « provocation » qui « insulterait les morts » (P-E Dauzat). Et de fait, la rhétorique kitschéisante qu’utilise le narrateur nazi en parlant des « bonnes consciences » compatissantes d’aujourd’hui, abêties par la naïveté et les bons sentiments, est bien une stratégie visant à excuser les bourreaux en discréditant les victimes.


« Qu’ils aient voulu tuer la moitié de la planète, c’est un autre problème », et c’est aussi sans doute la singularité limite du kitsch nazi. Je poserai comme hypothèse que lorsque, dans certains passages du texte, cette limite est franchie, on tombe directement dans le trash. Un « autre problème », peut-être, mais sans doute pas si éloigné que cela du kitsch. Ils partagent au moins un mauvais goût agressif.


Dans le cas de la narration des Bienveillantes, sans contredire ce qui vient d’être posé, on doit dire que les choses sont plus compliquées. Max Aue n’est pas un gros bourgeois à moustache en culotte de cheval, mais un intellectuel cultivé, qui se veut et se dit au dessus de la moyenne de ses collègues et de ses lecteurs. Amoureux tantôt mièvre et adolescent, tantôt brutal et scatophile, il oscille à sa manière entre kitsch et trash, mais se considère quant à lui comme tout à fait normal, ce qui lui permet, croit-il, de dénoncer les excès de part et d’autre.


Excès qui, comme je l’ai dit, communiquent. Définir une ligne de partage, et les conditions de leur interchangeabilité, est l’objectif de cette communication et de ce colloque.

mercredi 9 avril 2008

Pas besoin de s'excuser


Les insolentes éditions de Ta Mère, créées par trois ex-camarades de lycée réunis par la volonté de publier « de la littérature que ne sent pas toujours la rose », se donnent comme mandat d’être libres d’exprimer ce qui ne l’a pas encore été, au besoin en transgressant allègrement les codes littéraires. Stéphane Ranger, ancien de l’Université de Montréal, publie pourtant son premier livre précédé de « plusieurs excuses », comme pour prévenir tout dérapage.


Et dérapage il y a, dans cet intrigant recueil de nouvelles où l’on se promène dans Montréal, souvent à vélo, avec différents points de vue qui ont pour point commun d’être notoirement à côté de la track. Dès les premiers textes, pour diverses causes, les personnages sont confrontés à d’étonnantes défaillances de sens et de la raison. Les personnages s’échappent du réel normé comme on s’excuse de fuir une soirée où l’on n’est pas à l’aise. Perte de repères remarquablement rendue par une écriture riche, colorée, précise, expressive, insolite. On est plongé dans la perception faussée des narrateurs de « La folle entreprise », « Courte vue », ou « Pièce magique ».


Derrière ses personnages, l’auteur espiègle s’essaie à quelques aventures d’écriture : ne voulant pas imposer sa morale, ni être trop pris au sérieux, il renvoie la lecteur-analyste à lui-même à la fin de « Courte vue » : « Ah ! Mon ami. Mon ami, mon ami. Je t’ai déjà dit que tu penses tout le temps un peu trop ? ». Pas inaccessible pour autant, il descend de son piédestal pour une dernière et troublante nouvelle, « la meilleure blonde », sans jeu de mot. « Oublions ce livre - c’est l’auteur qui parle, c’est-à-dire moi, autant que possible. Il n’y a pas de filles dans ce que j’écris parce qu’il en manque présentement dans ma vie. » Dans ce dernier texte d’une troublante authenticité au goût de jamais-lu, Stéphane Ranger semble s’excuser de nous avoir promené pendant une centaine de pages d’histoire improbable en délire farfelu. On le rassure sans ambiguïté : il a sa place dans le paysage littéraire de Montréal.

vendredi 4 avril 2008

le côté obscur de Jean Barbe


Jean Barbe est d'abord, pour moi, un brillant chroniqueur radio. Je ne manque jamais le rendez-vous du samedi sur Radio-Can où je l'entends raconter les difficultés qu'il a à écrire ses romans. Alors, finalement, je me suis décidée à en ouvrir un. Le plus connu, tant qu'à faire, et qui rejoint mes préoccupations: Comment devenir un monstre.

Le roman pose d'emblée LE problème intéressant et ambigu à aborder quand on prend pour personnage principal un bourreau: quelle différence essentielle y-a-t-il entre un homme ordinaire et celui qu'on appelle, pour bien se rassurer et se dire qu'il n'est pas comme nous, "un monstre". Jean Barbe a l'honnêteté intellectuelle de ne pas faire semblant de découvrir progressivement qu'il n'y en a pas d'évidente. Il évoque à plusieurs reprises, à mots couverts, la théorie des "hommes ordinaires", élaborée par Browning à propos des nazis.
Un homme ordinaire, "le monstre" qui a commis un crime si horrible que l'on met 400pages à le découvrir? Bien que le postulat de base du roman soit très prometteur, et engage l'auteur à faire preuve de nuance dans le portrait qu'il fait de ses personnages ("le monstre" et son avocat, homme banal qui représente l'échelle de la normalité au coeur d'une foule de personnages secondaires tous plus ou moins louches). Mais, malgré tout l'art de Jean Barbe, qui réussit à captiver le lecteur dans un récit qui n'a pas de passage à vide, on reste tout de même un peu sur sa faim. Pas de révélation sur l'âme humaine dans ce tableau de l'horreur, finalement asez convenu. De grandes questions - le remords, la monstruosité, l'insuffisance de la justice - sont effleurées. Les passages tant attendus (le fameux crime du "monstre", la colère de l'avocat face au système corrompu) n'ont pas l'ampleur qu'on attendait.
Plus étrange, le style même des deux récits (celui de l'avocat et celui du "monstre") ne diffère en rien: langue soutenue, très improbable de la part du "monstre", récit très organisé qui ne fait aucune place à l'oralité que suppose le contexte, formules séduisantes et réflexions philosophiques chez l'un et l'autre, réunis finalement dans une commune indifférentiation.
Même si la conclusion du texte, excessivement morale et pleine de bons sentiments (oserais-je dire gnan gnan?) est digne des fins totalement artificielles des récits à la Barbey d'Aurevilly menacés par la censure, on se laisse porter par la plume élégante de l'auteur. C'est bien parce que c'est lui...

mardi 1 avril 2008

François Lepage: provoquer la réflexion


Difficile de mettre une étiquette sur François Lepage. Même son identité fait débat : à la suite d’une erreur sur le communiqué de presse, certains medias ont affirmé que son nom – pourtant bien connu dans le milieu universitaire où il enseigne depuis presque 30 ans – était un pseudonyme. Professeur de logique à l’Université de Montréal, ce passionné de philosophie et de mathématiques publie son premier roman, Le Dilemme du prisonnier, chez Boréal.


François Lepage est d’une ponctualité mathématique. Il entre dans la Brûlerie Saint-Denis un sac Renaud-Bray à la main, qui contient le roman que sa femme vient de publier, ainsi que le dernier Orhan Pamuk, un auteur qu’il admire sans réserve. Amateur de littérature, il dit avoir toujours eu le désir d’écrire, mais jamais le temps, pris dans ses activités universitaires – il est professeur de logique, une discipline qui conjugue son goût pour la philosophie et les mathématiques. Toujours entre deux cases, ce québécois a écrit un roman philosophique qui se déroule entre la France, les États-Unis et l’Afghanistan.


Un roman à thèse
Le Dilemme du prisonnier doit son titre à un théorème analysant le comportement d’un individu devant un choix qui engage la coopération d’autres personnes : choisit-on l’option la plus sûre du point de vue de son intérêt personnel, ou va-t-on faire confiance à la communauté pour, collectivement, s’en sortir au mieux? De cette problématique complexe, François Lepage a tiré une « fable philosophique », selon sa définition, qui met en scène quatre personnages confrontés à une succession de « dilemmes » opposant individualisme et solidarité. Selon lui, ce type de choix est omniprésent dans notre vie quotidienne : que ce soit quand on fait l’effort de recycler nos déchets ou quand on va voter, gestes contraignants pour nous et qui n’ont de sens que si chacun les fait. Le Dilemme du prisonnier met donc, de façon ludique, une théorie clé du comportement à la portée du plus grand nombre. Cependant, comme il l’a lui-même constaté, certains lecteurs ont été rebutés par l’aspect trop conceptuel du livre. On lui a notamment reproché de n’avoir pas assez creusé ses personnages. Mais, loin de s’en défendre, l’auteur revendique l’absence de psychologie de ses héros : « les romans d’amour intimistes, je ne suis plus capable! » Il prend comme exemple les personnages mythiques comme Œdipe pour justifier sa propre démarche : ce qui compte, ce n’est pas le caractère du héros, mais la situation dans laquelle il se trouve, et les choix qu’il fait pour avancer. Tant pis si le lecteur en quête de dilemmes sentimentaux n’y trouve pas son compte : ce qui intéresse François Lepage dans l’écriture, c’est de « s’adresser l’intelligence du lecteur », ce qui n’exclut pas selon lui une certaine émotion.


La littérature à coups de marteau
François Lepage se place dans une tradition littéraire en porte-à-faux par rapport à ce qui se fait aujourd’hui au Québec. Comme modèles, il cite Amadou Kourouma, Agota Kristof, et surtout, Houellebecq. Il partage d’ailleurs avec l’auteur des Particules Élémentaires le goût de la provocation, au point de reprendre, en exergue d’un chapitre, une fameuse phrase de l’écrivain français : « l’islam est quand même la religion la plus con ». Pensant au scandale qu’avait provoqué cette déclaration, François Lepage s’inquiète des reculs de la liberté d’expression en Occident, et a voulu dans son livre parler sans autocensure, y compris de religion. À partir de la théorie du dilemme du prisonnier, l’un des personnages, chercheur aux États-Unis, avance l’idée que le Coran serait une meilleure Constitution que celles des pays démocratiques. Sous des allures de rigueur scientifique, François Lepage ne s’interdit pas quelques provocations : mais, d’un côté comme de l’autre, personne n’est épargné. Si le mollah Afghan du roman est pour le moins renvoyé à sa barbarie, les États-Unis, pris dans la paranoïa anti-terroriste, n’en sortent pas indemnes. Et même le Canada, pourtant grand absent du récit, en prend pour son grade. Alors que le chercheur persécuté vient chercher refuge au Québec, il se heurte à une douanière particulièrement obtuse. Détail qui n’en est pas un, elle bénéficie d’un accommodement raisonnable lui permettant de porter des pantoufles Snoopy au travail. Même si les ressorts du roman de François Lepage ne sont pas toujours des plus subtils, il a le mérite d’interpeler le lecteur et de le pousser à se positionner. À réfléchir sur ses choix, ce qui, finalement, est l’objet de ce livre.


Article paru dans Quartier Libre