mercredi 19 mars 2008

BHL réinvente la gauche


Difficile d'aborder BHL sans préjugés. De même, pour lui, de parler de Sarkozy sans parti-pris. C'est pourtant d'une réflexion née d'une remarque de l'actuel président sur l'état de la gauche que part son dernier essai, Ce grand cadavre à la renverse.


Après Toqueville, BHL se réapproprie la démarche sartrienne, et entreprend de remettre les pendules de la gauche à l'heure. En passant, il en fait l'histoire, qui tend à se confondre avec son "autobiographie intellectuelle", comme l'appelle pudiquement son éditeur. S'il part de constats sur la campagne de 2007, il s'en échappe rapidement, non sans distribuer au passage quelques claques dans le camp des chevènementistes, responsables selon lui de la défaite de Royal.


Il va être très difficile de dégager les bons passages des mauvais sans tenir compte de mes propres a priori: avouant donc ma subjectivité, je dirai que les 100 premières pages - qui posent une définition forte de la gauche, j'y reviendrai - et le dernier chapitre, sur l'Universel, sont tout à fait convaincantes et utiles. Il y attaque de front l'idéologie de la "tyrannie de la repentance", telle qu'on la trouvait chez Bruckner et, bien sûr, dans la campagne de Sarkozy. La mémoire, la mémoire coupable par dessus tout, est essentielle pour ne pas reproduire les erreurs du passé: mémoire de la colonisation, mémoire du nazisme, de l'anti-dreyfusisme, de la complaisance de la gauche vis-à-vis du stalinisme. On trouve de très belles pages sur les "innocents coupables", ces consciences qui endossent le sentiment de culpabilité des crimes dont ils ne sont pourtant pas responsables, parce que ce sont ceux de l'humanité. Il n'y a pas de repentance excessive, souligne BHL, dans la mesure où reconnaître ses crimes n'efface en rien ceux des autres: ce discours me semble non seulement courageux mais aussi salutaire... Il conclut en définissant le paradigme des valeurs de gauche: anti-dreyfusisme, anti-vichysme, anticolonialisme, Mai 68.

Je fais le pont jusqu'au dernier chapitre, qui reprend en un sens ces valeurs pour les porter au niveau de "l'Universel": là encore, son argumentation contre le relativisme culturel, cache-sexe de la lâcheté de nos sociétés quand il s'agit de se porter au secours des opprimés dans le monde, me paraît aller dans le bon sens.

Au milieu, trois cents pages très inégales: des longueurs, souvent biographiques, des passages discutables ("l'antiaméricanisme est une métaphore de l'antisémitisme": on a envie de retourner le miroir qu'il tend, en partie à raison, aux conspirationistes anti-américains pour qu'il modère sa tendance un peu paranoïaque à tout ramener à l'antisémitisme...), voire franchement de mauvaise foi (il n'y aurait pas d'intégrisme juif; Israël est une chance pour les pays de la région qui devraient se réjouir de bénéficier d'un îlot de démocratie moderne...) ou tout simplement caricatural (sur le non de gauche à l'Europe, entre autres, je crois qu'on ne connaît pas la même extrême-gauche..)

Un essai utile, car il permet de se positionner, de faire le tri dans ses/ces valeurs, de gauche ou plus exactement humaniste - car il n'est ici question que d'éthique, pas de politique ni d'économie, encore moins de social. Pas toujours agréable à lire, le dérangeant "auteur de la Barbarie à visage humain" (c'est ainsi qu'il se désigne!) a au moins le mérite de faire son travail d'intellectuel et de poser sur la table des négociations des idées qui, si on prend le temps d'y réfléchir, feront avancer le débat à gauche comme à droite.

mardi 11 mars 2008

petit livre brun


Matin brun est une petite plaquette dont je ne connais pas l'auteur. Je veux dire, Franck Pavloff, je ne sais pas qui c'est, pourtant on dirait qu'il a des choses à dire et qu'il les dit bien. Bien et vite: Matin brun se lit en trois stations de métro, entre Mont-Royal et Baubien, en ce qui me concerne.


Charlie et son ami ont respectivement un chat noir et blanc et un chien noir. Pas de chance, le nouveau régime ne tolère plus que les animaux bruns.

Charlie et son copain sont un peu tristes de devoir se séparer de leurs bêtes, mais se disent que finalement ça n'est pas si cher payé pour être en règle vis-à-vis de la loi.

Pavloff peint magistralement le moment de bascule dans le totalitarisme, autorisé par les citoyens sans même qu'ils s'en aperçoivent. Parce qu'ils croient qu'on peut abdiquer de petites choses, que ça ne les met pas vraiment en danger. Un chien brun, un pastis brun, après tout pourquoi pas? Plus troublant, Pavloff pointe le sentiment confortable, sécurisant, que procure l'obéissance à la loi, fut-elle absurde, fut-elle liberticide. De loi étrange en État totalitaire, la transition se fait en quelques lignes, en un instant. On se réveille un matin brun en prison. On se demande pourquoi on n'a pas résisté plus tôt, mais il est trop tard pour comprendre.


On dirait au début que Matin Brun est une fable, avec ses histoires de chats et de chiens pas de la bonne couleur. On fait comme les personnages, on ne prend pas vraiment cette loi au sérieux. Mais justement, aussi insignifiant qu'il soit, le moindre signe d'arbitraire dans l'État, c'est la porte ouverte au totalitarisme.

Nancy Huston, entre deux chef-d'oeuvre


Un ami me faisait remarquer, il y a quelques jours, que Nancy Huston pourrait bien être la première canadienne francophone à obtenir le prix nobel de littérature. Oui, sans doute, tant son oeuvre déjà importante domine l'ensemble de la production actuelle. Elle a aussi l'immense avantage d'être populaire: en témoignent les nombreux prix de lecteurs qu'elle a déjà mérité. Mais, si j'étais membre du comité Nobel, j'attendrais un peu.


Le dernier roman de Nancy Huston, Lignes de faille, est un chef-d'oeuvre toutes catégories. Certes, on y retrouve les thèmes chers à l'auteure - l'identité, la filiation, la judéité - qu'on avait déjà vus dans l'envoûtant Cantique des plaines, et la maîtrise de la narration qui nous avait captivés dans l'empreinte de l'ange. À côté, Une adoration semble une oeuvre de jeunesse: certes, l'intrigue est prenante, on dévore la deuxième moitié du roman, et on savoure la musique des souvenirs. L'auteure a voulu faire de ce roman, présenté comme un procès-enquête sur la mort d'un comédien génial, une expérience de lecture et d'écriture. Les personnages s'adressent directement au lecteur-juge, des arbres et des baguettes viennent témoigner, "la romancière" n'hésite pas à intervenir pour commenter son propre travail.

Si on s'amuse de ce jeu de transgressions des codes romanesque, on ne peut pas non plus s'empêcher de le trouver parfois déjà-lu, pas très fin, en un mot: lourd. Par exemple quand "l'expert-psychiatre" prend la parole pour expliquer au lecteur, au cas où il n'aurait pas compris, le sens caché des mots utilisés par la romancière.


Malgré tout, le charme opère, et on lit le roman avec plaisir. Mais, entre Une adoration et Lignes de faille, Nancy Huston a montré qu'elle est capable de se surpasser. On espère qu'elle n'a pas dit son dernier mot. Réponse au prochain roman...

samedi 8 mars 2008

Katia Belkhodja, à fleur de peau

La peau des doigts commence par ces mots : « j’ai ta chair arrachée entre les dents ». Pourtant, au premier abord, Katia Belkhodja ne ressemble pas à son livre : chaleureuse, elle cache sa timidité derrière de grands éclats de rire. Cette montréalaise d’origine Algérienne, étudiante au baccalauréat en littérature à l’Université de Montréal, publie son premier roman chez XYZ.


Dans l’entrée du Caféo, sur la rue Rachel, au coin de St-Denis, Katia Belkhodja s’amuse avec un petit garçon de 5 ans à peine, fasciné de la voir si souriante. À table, derrière un chocolat chaud, elle dit bonjour aux gens qui passent, qu’elle ne connaît même pas. Les voisins qui travaillent sur leurs ordinateurs lui jettent des regards intrigués. Il faut dire que, pendant près de deux heures, elle parle en riant sans arrêt, tant qu’elle en a les larmes aux yeux. Toujours entre deux émotions, souvent dans le second degré, Katia Belkhodja est une personnalité aussi difficile à cerner que les nombreux personnages de son roman, La Peau des doigts. En la voyant, on repense au début du livre, où la narratrice s’adresse à une très sensuelle Doña, à la bouche pulpeuse et la voix de gamine.

En parallèle

Quand une question semble l’interpeler, elle fige, songeuse : « je ne sais pas d’où elle vient cette histoire. J’avais cette phrase en tête, « j’ai ta lèvre arrachée entre les dents », et je suis partie de ça. » Au fur et à mesure qu’elle se raconte, on reconnaît quelques éléments autobiographiques, la grand-mère kabyle, le garçon rencontré dans le métro, la fille au prénom « tellement beau », Doña. On reconnaît surtout cette façon très particulière de s’exprimer, des phrases courtes, interrompues abruptement, reprises en escalier. Elle approuve l’idée que le lecteur perdu dans le roman finisse finalement par se sentir en osmose avec les personnages. « Eux aussi, ils sont totalement perdus », dit-elle. De pays en pays, chacun se cherche et voit se diluer le lien à ses origines. Katia Belkhodja, elle, se dit Québécoise ou Algérienne, selon ce qui l’arrange. Elle regrette de ne pas savoir parler la langue de son pays d’origine : « je pourrais parler arabe pour sauver ma vie, mais pas plus », dit-elle en riant. La Peau des doigts est une quête de filiation, d’identité, qui passe aussi par la littérature : le jeune Gan se prend de passion pour Marguerite Yourcenar, au point de se poster devant l’Académie Française en espérant la voir. Katia avoue sans complexe que, quand elle a commencé à raconter cette histoire, elle ne savait pas que Marguerite Yourcenar était morte en 1987 ! Plutôt que de modifier ce qu’elle avait déjà écrit, elle décide que son personnage apprendra lui aussi, au milieu du livre, que son idole est décédée depuis 20 ans...

Au fil de la plume

Le roman de Katia Belkhodja est envoûtant, empreint d’une nostalgie diffuse, celle du pays natal perdu au fil des migrations successives de personnages déracinés. Une errance, de l’Algérie à Montréal, en passant par Paris, dans laquelle le lecteur est lui aussi sur le bord de se perdre. Elle raconte volontiers que la première version de son texte était bien plus difficile à suivre. Avec André Vanasse, son éditeur, elle a fait un gros travail pour « rassembler » les multiples histoires qui se croisent. Elle imite, en croisant les mains et avec une voix grave, son éditeur lui demandant de démêler le récit pour le rendre compréhensible : « On ne se souvient plus de ce personnage! Malheureusement, le lecteur n’est pas dans la tête de Katia Belkhodja! ». Après presque un an de travail, le roman est prêt à sortir en librairie le 6 mars.


Quand on lui a demandé si elle avait des idées pour la couverture, Katia a haussé les épaules. Pour elle, il est temps de se détacher de ce projet qu’elle a entamé en 2006. Après dix mois d’une rédaction intermittente, elle hésite longuement avant d’aller le porter chez un éditeur. Poussée par ses proches, elle se décide finalement… Mais, au lieu de tenter sa chance dans plusieurs maisons d’éditions, elle s’en tient à le déposer chez XYZ! « Pourquoi? Parce que, j’aime bien marcher à pied, raconte-t-elle, hilare quand elle réalise l’incongruité de sa réponse, avant de préciser : XYZ c’est la plus proche de Berri-UQAM ». On ne voit toujours pas trop le rapport, mais on n’en saura pas plus. Elle raconte en revanche qu’elle a marché jusqu'à Boréal, mais qu’elle est arrivée après la fermeture. Chez Leméac, elle est ressortie en courant. « Finalement, résume-t-elle en riant, ça a été beaucoup de sport, la publication! ». Quand, cinq mois plus tard, XYZ la rappelle pour la publier, elle était en échange universitaire en Suisse. Le livre a dû attendre, comme l’aboutissement d’une errance, que cette auteure nomade rentre au pays.

Lancement : le 19 mars au pub Quartier Latin.

(cet article sera publié dans Quartier Libre du 12 mars 2008)

jeudi 6 mars 2008

rencontre avec le créateur des Contes Urbains


Yvan Bienvenue présente, comme tous les ans depuis 1994, une sélection de Contes urbains, des « racontages » écrits cette année par Michel Tremblay, Justin Larramée, Catherine Kidd, Ian Ferrier, Claude Champagne et lui-même. Et pour fêter les 15 ans de son théâtre Urbi et Orbi, les contes sont présentés en bilingue, du 4 au 22 décembre 2007 pour la version française.

Assis face à la rue dans la vitrine du café-boutique Le Placard, au coin Mont-Royal – Lorimier, Yvan Bienvenue ressemble à un Père Noël en blouson de cuir, qui boit son café en regardant passer les gens. « Les Contes Urbains, ça parle des gens d’aujourd’hui, explique-t-il, c’est l’histoire de Valérie, c’est toi, l’étudiante de l’UdeM, qui passe tous les jours devant des places qu’on reconnaît, dans un couloir où il y a une porte qui est barrée depuis des années et en fait c’est une sortie de secours…». Yvan Bienvenue est un conteur intarissable. Il ouvre des parenthèses, perd le fil de sa pensée, se gratte la barbe, et commence à raconter que l’autre jour un môme lui a demandé où il avait parké son traîneau. Ça lui plaît de se voir en Père Noël, et d’ailleurs c’est un peu sa job avec les Contes Urbains : « ce sont des contes sur la ville au moment des Fêtes, donc c’est un peu comme un cadeau de Noël ».


Un nouveau genre
Cette année, les contes seront présentés en deux langues, dans deux théâtres différents : en français à La Licorne et en anglais au Centaur. Une envie qu’il avait depuis longtemps, bien que d’autres compagnies aient déjà fait voyager le concept des Urban tales, parfois sans lui demander son avis, ni lui en reconnaître la paternité : « Pourtant, c’est un nouveau genre, et c’est nous qui l’avons inventé ».
Il disserte volontiers sur l’histoire du conte au Québec : « la tradition orale, au Québec, elle n’existe pas, en tout cas pas de façon spectaculaire. Elle n’a jamais été aussi développée qu’aujourd’hui ». D’où le succès des Contes Urbains, qui lui semblent répondre à un besoin. Ils servent à « aller débusquer quelles sont les figures, les mythes qui nous rassemblent. Pour nous comprendre, qui nous sommes. […] C’est pas Roméo et Juliette, c’est Rémi et Chantal, et Rémi bosse au dépanneur. Il y a Steve qui quête dehors – il fait une pause, et change de registre – d’ailleurs il y en a vraiment trop, les quêteux, ça va pas, il faut faire quelque chose ».
Il avoue être un auteur engagé, « mais engagé ne veut pas dire militant ». Les contes parlent de politique au sens large, de la société, et ils y ont un rôle : « c’est multiculturel, les représentations, et là on s’aperçoit qu’on a tous quelque chose en commun ». Il se demande si, depuis la mort du Grand Antonio, on pourrait trouver des figures fédératrices au Québec. « Céline Dion, peut-être, mais non, parce qu’elle est vide, je veux dire, politiquement – et il rit – là, on parle de n’importe quoi! ». Mais, à la réflexion, c’est bien là le sujet des Contes.

Pour tous les goûts
Mais bien qu’il y ait un « protocole » commun, les « racontages », comme il les appelle, ne se ressemblent pas. Il dit même avoir écrit cette année « un des textes les plus gratuits » qu’il ait jamais présenté, l’histoire d’un type qui doit organiser une soirée et en même temps se débarrasser d’une crotte de nez. « C’est une grosse farce, et en plus, elle sera jouée par Stéphane Jacques, que l’on connaît comme un acteur sérieux. Et l’autre texte que j’ai écrit, plus engagé, sera interprété par Joël Marin, lui aussi à contre-emploi ».
Une performance d’acteur qui surprendra et dont il se réjouit, mais qui est plutôt due aux aléas de l’organisation du spectacle. Cette année, il lui a fallu écrire un conte supplémentaire, au dernier moment, pour remplacer un auteur qui s’était désisté. Il est habitué aux imprévus : lors d’une précédente édition, il avait dû, deux mois avant le spectacle, écrire lui-même la totalité des textes. Maintenant qu’il reconnaît avoir un certain savoir-faire, son principal souci serait de ne pas donner de leçons de morale. Il se définirait plutôt comme un « éthiquiste », inquiet de voir que notre société a cessé de s’émerveiller du monde tel qu’il est, du monde urbain d’aujourd’hui. Ré-enchanter la société, voilà l’ambition de ce Père Noël rock - « je suis pas vraiment rock, plutôt blues », corrige-t-il – que les clients regardent avec curiosité quand un de ses « chums » passe dans la rue et lui adresse un signe amical par la fenêtre du café. On se dit qu’il pourrait bien être un de ces personnages des Contes Urbains, qui nous font aimer le Montréal d’aujourd’hui.
(cet article a été publié dans le journal Quartier Libre, vol15no7)

L’histoire d’un livre, de A comme André Vanasse, à XYZ.

C’est dans un discret condo au coin St Hubert / Ontario. Deux tableaux de Sergio Kokis dans l’entrée indiquent qu’on est chez des amis du peintre-écrivain, l’auteur du Pavillon des miroirs et de l’Art du maquillage. Dans le petit bureau, à l’étage, un troisième tableau du même, le portrait d’un homme mi-sérieux, mi-jovial, derrière ses lunettes et ses piles de livres. C’est lui, André Vanasse, le directeur littéraire des éditions XYZ.

Il dégage un peu de place pour recevoir son visiteur, et on s’assied au coin d’une bibliothèque. Lui, accueillant, devant une tasse de café, est heureux de discuter, et rit volontiers. Cet ancien professeur en création de l’UQAM, qui a trouvé le prolongement naturel de son métier dans l’édition, s’intéresse à tout, de l’origine de son nom à mon sujet de mémoire, en passant par les campagnes anti-tabac. De même, dans son métier : il se dit ouvert à toutes sortes d’imaginaires, des plus réalistes aux plus tortueux : l’essentiel est que l’histoire le prenne.
XYZ, jeune maison d’édition, s’est fait une place parmi les grandes du Québec, et une flateuse réputation de découvreuse de talents. « je ne fais pas de démarchage [auprès des auteurs déjà reconnus, ndlr], affirme André Vanasse, ceux qui veulent venir, ils viennent, sinon… ». Les volontaires ne manquent pas : entre 400 et 500 manuscrits arrivent tous les ans sur le bureau du directeur littéraire, qui est « son seul lecteur ».
À l’écouter, la sélection des manuscrits se fait assez facilement : ce qu’il recherche avant tout, c’est d’être saisi et surpris par l’histoire – si on est capable de deviner la suite de l’histoire, de la phrase, c’est non. Il recherche avant tout des textes qui se démarquent de leur horizon d’attente. C’est pourquoi il a volontairement décidé de ne pas publier de textes de para-littérature : il avoue ne pas s’y connaître suffisamment pour évaluer l’originalité d’un texte.

Travailler les macrostructures
Une fois le manuscrit sélectionné, le travail commence : André Vanasse se donne comme mission de peaufiner les « macrostructures » : faire en sorte que le lecteur ne soit pas perdu, d’abord. Pour cela, il a des techniques toutes simples : rappeler qui sont les personnages en les identifiant d’un signe : « si on a déjà parlé de Valérie quatre chapitres avant, il faut donner un indice, une boucle d’oreille, ou une coupe de cheveux, pour que le lecteur fasse le lien ». Deuxième impératif : donner une cohérence à l’ensemble, faire qu’il n’y ait pas de discordance : selon lui, si l’on commence d’une certaine façon, il faut maintenir le ton et l’esprit de l’histoire. Quand on lui fait remarquer que, dans Histoire de Pi, le best-seller de la maison, le passage sur l’île ensorcelée relève peut-être de ces fantaisies de l’auteur qui déroutent le lecteur, il l’admet en riant. Il avoue même que si cela n’avait tenu qu’à lui, il l’aurait sans doute fait changer.

André Vanasse se montre attentif à respecter le style propre de chaque auteur, et se défend de formater les romans qu’il sélectionne : ainsi, parmi ceux qu’il s’apprête à publier, l’un suit une progression linéaire, alors qu’un autre est plus dispersé : il dit s’appliquer à mettre en valeur le style propre de chacun. En tant qu’éditeur, il se donne comme rôle de faire le lien entre l’auteur – qui, vivant avec ses personnages depuis très longtemps, peut ne pas voir certaines difficultés qui se posent à la première lecture – et le lecteur.

Un lecteur-créateur de chefs-d’oeuvre
S’il se défend d’écrire le livre à la place de l’auteur, il ne cache pas retravailler les textes qu’on lui propose en profondeur, en collaboration avec l’écrivain. Au point, une fois, de faire réécrire quasiment tout le livre à un auteur dont il « n’aimait pas le style, très amphatique ». L’écrivain, dont il tait le nom, voulait absolument travailler avec lui, et a accepté de refondre son texte : « il est passé, pour moi, de zéro à l’absolu », confie André Vanasse. Le succès du livre, qui a décroché un prestigieux prix littéraire, lui a, comme souvent, donné raison.
Et si un auteur ne veut pas qu’on le corrige? « Pas de problème, s’exclame t-il en faisant un geste vers la porte : vous ne voulez pas qu’on touche au texte, très bien, on n’y touchera pas, on ne va même pas l’éditer ».

André Vanasse voit un lien direct entre son ancien métier de professeur de création et celui d’éditeur. À l’Uqam, il a eu comme élève des écrivains aujourd’hui reconnus, comme Élise Turcotte ou Lise Tremblay, qu’il regrette de ne pas avoir pu garder chez XYZ. « Lise Tremblay m’a dit que je lui faisais peur », avoue-t-il en pouffant de rire, se demandant s’il pouvait sérieusement faire peur à quelqu’un. Mais, en général, ses remarques sont bien reçues – et même recherchées – par ses auteurs. L’exigence est même sa marque de fabrique : ainsi, il se refuse à écrire « premier roman », comme si on se condamnait ainsi à n’écrire qu’un brouillon prometteur pour le suivant. « Non, on écrit : un roman », ce qui implique de mener le travail aussi loin que possible. Le progrès accompli entre le premier manuscrit et le texte final est sa plus grande satisfaction.
Cependant, il y a bien des auteurs qu’il ne retouche pas : Sergio Kokis, qu’André Vanasse qualifie sans hésiter de plus grand auteur de la maison, a selon lui « suffisamment de savoir-faire », et « il apprend avec une rapidité telle » qu’on n’a aujourd’hui plus rien à redire aux manuscrits qu’il envoie.

Écouter cet éditeur parler des auteurs qu’il a publié ne laisse pas de doute sur son amour pour la littérature québécoise. « On a des écrivains formidables, ici », dit-il en regrettant que la France ne montre pas plus d’intérêt pour les co-éditions : « c’est une mentalité coloniale », accuse-t-il. D’où la difficulté de faire vivre une maison d’édition. Les subventions sont vitales, avoue-t-il, et les salaires deux fois inférieurs à ceux des professeurs. Cependant, il ajoute en riant, pour ne pas laisser penser une seconde qu’il regrette son choix : « on ne fait pas ça pour gagner de l’argent! C’est ma passion ». Pour ses œuvres fétiches, il cite immédiatement La rivière du loup, d’Andrée Laberge, qu’il raconte avec enthousiame et décrit comme un chef d’œuvre. Sergio Kokis s’attire mille compliments admiratifs.
Quand il travaille dans son bureau, André Vanasse fait face au portrait que ce prestigieux auteur lui a dédié : la boucle est ainsi bouclée, autour de cet amoureux de la lecture, accoucheur de talents, et sujet d’inspiration, pour toute une famille d’écrivains signés XYZ.

Défense et illustration du Goncourt

Les admirateurs de Philippe Claudel, dont je suis, auront eu une immense déception à l’annonce du dernier prix Goncourt, attribué à Gilles Leroy. Pour surmonter sa peine, on s’accroche à diverses théories du complot : collusion des éditeurs, mépris de la rive gauche pour les écrivains populaires, réglements de comptes et renvois d’ascenseurs personnels entre candidats et membres du jury. Tous ceux qui ont lu le Rapport de Brodeck – ou, à défaut, Les Âmes grises, ou, en dernier recours, mon article du précédent Pied – ont leur avis sur la question : Leroy a volé le Goncourt que Claudel méritait tellement.

Celui qui l’a, l’a, un point c’est tout.
L’émotion passée, reprenons nos esprit. On est contrarié de s’être trompé dans nos pronostics, c’est pas une raison pour se venger sur le gagnant – qui n’y est pour rien – ni sur le jury – qui de toutes manières n’a de comptes à rendre à personne, et ne gagnerait rien en crédibilité à se plier à la pression médiatique. La critique est bien libre d’organiser ses propres prix, si elle n’est pas contente des sélections du Goncourt : en ce qui me concerne, avec l’accord de ma rédac’ chef, je décernerai volontiers comme lot de consolation le Prix du Pied à mon ami Claudel. Pour le Goncourt, malheureusement, il n’y faut plus songer : « qui n’a pu l’obtenir ne le méritait pas », comme dirait Corneille (Le Cid, I, 3).
La critique peut donc bouder le lauréat 2007, dont vous avez sans doute déjà oublié le nom : Alabama Song ne s’est pas moins trouvé une place, grâce à son bordereau rouge, sous les sapins de Noël. Auprès de Claudel et Pennac, moins primés, mais qui s’y sont faufilé par la grâce de leur popularité. Finalement, le jury du Goncourt a donné un passeport pour 2008 à un auteur qui, sans ça… C’est plutôt son rôle, non?
Certes, c’est une biographie romancée, c’est-à-dire pas « un vrai roman » (il n’y a que Sollers – et, dirait-on, le jury du Goncourt- qui puisse se permettre d’affirmer le contraire). On se souvient que l’année dernière, on accusait Jonathan Littell d’avoir écrit un livre d’histoire, pas assez « roman » pour mériter la prestigieuse récompense. On dirait que le jury persiste à donner la fève à ce qu’on appelle avec mépris la « para-littérature ». Voici ce que je tient pour une grande preuve d’ouverture et d’intelligence de la part de l’institution.

Une chambre à soi
Quant à Alabama Song, ça n’est peut être pas l’œuvre qui va changer votre vie, ni révolutionner l’art d’écrire. Mais, ce texte qui se présente comme le journal de la femme de l’auteur de Gatsby le Magnifique, Zelda Fildzgerald, est pourtant un geste littéraire qui mérite le détour.
Zelda est « femme de ». Femme d’un écrivain à succès qui, selon elle, lui a volé son talent, l’a étouffée, l’a empêchée de se faire connaître comme la grande auteure qu’elle est. Elle se venge dans son journal, d’une plume gracieuse, mélancolique, sur laquelle plane l’ombre de Virginia Woolf : « jamais, dans les suites ni les villas ni les appartements, on n’a pensé à me réserver une pièce, oh! Un débarras m’aurait comblée, un cagibi à moi où j’aurais pu écrire ». Leroy peint avec justesse le portrait d’une femme frustrée dans sa vie sexuelle, sentimentale, artistique. Et si, parfois, il n’évite pas la mièvrerie (mais pourquoi pas?), il réussit incontestablement à faire planer sur l’histoire littéraire officielle le fantome d’une écrivaine qui jette le doute sur le souvenir glorieux de son mari. C’est un habile coup littéraire, réflexif, par lequel Leroy, 70 ans plus tard, donne à Zelda son chef d’œuvre inconnu, et, du même geste, entre lui-même dans les annales de l’histoire littéraire. En un roman, nuancer, compléter, retoucher, la mémoire qu’on a des romans du passé, voilà la plus grande originalité de ce texte, que, dans le conseil du jury Goncourt, je n’aurait jamais ouvert. Merci à eux pour ce moment de plaisir.

PS : « moment de plaisir » n’est pas grande œuvre littéraire, on s’entend. Au delà du débat Claudel versus Leroy, il faut quand même dire une chose qui relativise le Goncourt 2007 : si Alabama Song et Le Rapport de Brodeck étaient les deux meilleurs romans de l’année, et bien, ça n’était pas une grande année pour la littérature. Qui blâmer?
(cet article est paru dans la revue Le Pied de février 2008)

Réécrire l'histoire


Pendant la guerre, pour « purifier » le village, Brodeck a été désigné par ses concitoyens pour être envoyé aux camps de la mort. Ayant survécu, contre toute attente, il est revenu vivre parmi ses anciens bourreaux.
Mais lorsque la fureur du groupe se réveille et massacre l’Anderer, l’autre étranger du village, il sent la peur renaître.

La logique révisionniste

Et c’est à lui, Brodeck, qu’on commande de rédiger le rapport qui expliquera « qu’on ne pouvait pas faire autrement » que de tuer l’Anderer. Réécrire l’histoire d’un crime pour disculper les coupables, cela s’appelle d’un nom : le révisionnisme. Claudel explore par le biais du récit torturé de l’ancienne victime les problèmes complexes et existentiels que pose la gestion du passé. Car Brodeck, pour écrire le rapport, doit procéder à un impossible reniement de soi. Lui, l’étranger, devrait couvrir le meurtre de son semblable? Il apparaît vite que son rapport ne correspondra pas à ce que ses concitoyens attendent. Alors qu’il s’efforce de faire un travail de mémoire, eux ne veulent qu’oublier, et continuer à vivre comme avant.
Mais Brodeck ne peut pas excuser un crime qui ne veut être oublié que pour mieux se reproduire, et dont il sera la prochaine victime. En tant que survivant, il incarnera toujours l’infâmie que la communauté voudrait effacer : son nom qu’on avait inscrit quand il était aux camps sur le monument aux morts accuse le village. Il est d’autant plus en danger qu’il est celui qui sait, qui écrit, la mémoire indélébile du passé criminel. Son existence même est incompatible avec l’honneur que le village cherche à tout prix à conserver.

Le Nous totalitaire

En adoptant le point de vue de Brodeck, Claudel plonge au cœur d’une conscience déchirée entre la nécessité existentielle de témoigner du crime pour empêcher qu’il ne se reproduise et celle, sociale, de l’effacer pour être réintégré à la communauté. Car Brodeck est conscient que sa seule chance de survivre au village est de se fondre dans le groupe. Or, il est le seul, dangereusement exclu, à n’avoir pas participé au meurtre de l’Anderer. « Oui, j’étais le seul. En me disant ces mots, j’ai compris soudain combien cela sonnait comme un danger, et que, être innocent parmi les coupables, c’est au fond la même chose que d’être coupable au milieu des innocents ».
Tout le roman repose sur ce dilemme : dire « je », c’est-à-dire se mettre à part et se condamner, ou bien se fondre dans le « nous » criminel et se renier soi-même. Brodeck tâtonne tout au long du rapport entre ces deux postures qui le menacent l’une et l’autre.
Dans tous les cas, le danger vient du groupe : car, dans ce village replié sur lui-même, il n’y a pas de place pour l’individu. On craint celui qui a des secrets, de l’instruction, qui n’est pas transparent. Or Brodeck, malgré tous ses effort, est irréductiblement Autre. Son nom, son « histoire errante », son nez (tous ces éléments stéréotypés sont présents dans le roman), tout le désigne comme l’archétype de l’étranger.
Mais, dans une tentative désespérée de déni de soi pour survivre au sein de la communauté, Brodeck ne prononce pas une seule fois, en 400 pages, le mot Juif.

L’aliénation de la victime

Ne pouvant se résoudre à voir en face la cause réelle de son exclusion, Brodeck avoue « préférer le doute à la vérité ». Prenant sur lui le crime de ses bourreaux, il en vient à se croire coupable d’avoir survécu aux camps et croit trouver là une explication acceptable à la violence du groupe. Une posture mortifère et intenable, conclut Claudel : surgissant comme malgré lui, ces mots : « je n’y suis pour rien » qui ouvrent le roman et ruinent toute tentative d’excuser le village et de s’en attribuer la faute. Essayer de plier la réalité à une image est une impasse. Aussi bien pour Brodeck que pour le village, vouloir effacer son passé, ce qu’on est, c’est se condamner à disparaître.


(cet article a été publier dans la revue Le Pied de février 2008)

Yasmina Reza: la tragédie du candidat


On a beaucoup dit que L’aube, le soir ou la nuit de Yasmina Reza était un livre sur Nicolas Sarkozy. Ayant suivi le nouveau Président de la République Française pendant toute sa campagne, elle en a gardé des pages d’impressions, de dialogues, de réflexions notées au fur et à mesure, sous les yeux de Sarkozy, sur ses petits cahiers d’écolière. On s’attendait à ce qu’elle révèle la face cachée de la présidentielle, et, de fait, on trouve bien dans son livre quelques passages savoureux, politiquement incorrects, sur le romantisme ridicule du candidat et sa fascination très nouveau-riche pour le luxe. On rit, on vérifie ce qu’on savait déjà, que les hommes politiques ne sont pas parfaits, qu’une campagne est une mise en scène où rien n’est spontané ni authentique.

Il y a tout ça dans le livre de Yasmina Reza, mais ça n’est pas son sujet. Ce qui l’intéresse, c’est « la politique comme mode d’existence » : comment un homme construit sa vie dans le cadre frénétique, aveuglant, d’une campagne dirigée vers l’objectif suprême de la victoire aux élections.
Le personnage Sarkozy est un acteur, qui interprète le rôle du candidat sur la scène de la campagne présidentielle, vaste pièce de théâtre mise en abyme par la dramaturge Reza. Un rôle préparé, concerté, déterminé par les sondages, co-écrit par Sarkozy et sa plume, Henri Guaino : ami, confident, double de l’ombre, l’auteur des discours de la campagne est une image de l’écrivaine, ce qui lui confère une place centrale.
Miroir critique, souvent mordante, Yasmina Reza n’a de cesse de dénoncer, face au binôme Guaino-Sarkozy, la futilité d’une vie menée avec pour seul objectif l’élection, qui masque comme un écran le but profond de leur hyperactivité : l’inquiétude de ne pas vivre.

Lucidité et illusions
« D’où vient cette déchirante propension à se sentir, au moindre ralentissement, écarté de la vie? » Nicolas Sarkozy incarne cette figure tragique qui fascine la dramaturge : l’homme luttant contre la machine infernale du temps pour échapper à la mort. Comme tous les héros tragiques, Sarkozy se trompe de combat : pour lui, la vie, c’est la campagne. La mort, l’hypothèse d’une défaite à la présidentielle. Il se débat et se disperse dans une frénésie d’action, de déplacements, de rencontres, pour échapper à « l’accablement de sa non-existence ». Le héros tragique, aveuglé par son projet, tel Œdipe réclamant lui-même le nom du meurtrier de Laïos, organise sa propre perte.
« Je dis, vous sacrifiez des instants qui ne reviendront jamais, vous brûlez des jours que vous ne connaîtrez jamais.
Il dit, oui. »
Il ne suffit pas à Yasmina Reza d’observer que la bataille menée par son personnage se joue contre lui, qu’elle est vaine et perdue d’avance; elle le lui révèle, et il en convient. Imaginez qu’au moment où Œdipe réclame à Tirésias le nom du meurtrier de Laïos, une petite voix lui ait dit que c’était lui; qu’il l’eût crue; mais que, n’ayant pas d’autre réponse à apporter à sa condition d’homme, il l’ait réclamé tout de même, en sachant qu’il se condamnait.
C’est un jeu radicalement cruel qu’a joué Yasmina Reza auprès de Sarkozy durant toute cette campagne : elle a été la petite voix qui lui murmurait à l’oreille : ce que tu fais est futile; tu n’échapperas pas à la mort. Pire, tu es en train de gâcher ta vie. « Il dit, oui ».
Sarkozy, tel que le montre Reza, s’est tout entier consacré à la conquête d’un moulin à vent; et il sait que c’en est un. Troublant de lucidité, il déclare à raison que, quoi qu’elle écrive sur lui, il en sortirait grandi : et en effet, le miroir que lui tend son personnage est d’une profondeur et d’une complexité telles qu’elles rendent fascinantes les faiblesses, la platitude, la superficialité de l’homme qu’on découvre au détour des anecdotes de son quotidien. La campagne qu’il mène pour la présidence de la République Française devient l’image d’un combat démesuré et existentiel pour la vie; mais dont on sait que la victoire sera paradoxalement une désillusion. La fin du combat, pour le personnage tragique, signifie la mort : c’est à l’entrée de l’Elysée que s’arrête le livre de Yasmina Reza. Tout le reste est politique.